NieR: Automata, création de Yoko Taro sortie en 2017, transcende le simple divertissement vidéoludique pour s’imposer comme une œuvre philosophique profonde. À travers les aventures de 2B, 9S et A2, ce jeu explore les questions fondamentales de l’existence, de la conscience et du sens dans un monde post-apocalyptique où les androïdes luttent pour l’humanité disparue. L’œuvre tisse un réseau complexe de références philosophiques, des concepts existentialistes de Sartre aux questions métaphysiques sur la nature de l’être, tout en confrontant le joueur à des choix moraux qui résonnent bien au-delà de l’écran.
L’héritage existentialiste dans NieR: Automata
NieR: Automata s’inscrit résolument dans la tradition existentialiste, courant philosophique qui place l’individu face à l’absurdité de l’existence. Les androïdes protagonistes, créés pour servir une humanité désormais éteinte, incarnent parfaitement la maxime sartrienne : « l’existence précède l’essence ». Dépourvus de finalité préétablie, ils se trouvent contraints de définir eux-mêmes leur raison d’être.
Le personnage de 2B illustre cette quête de sens avec acuité. Sa directive initiale – « Glory to Mankind » – perd toute signification lorsqu’elle découvre que l’humanité a disparu depuis des millénaires. Ce vide existentiel fait écho aux écrits d’Albert Camus sur l’absurde : continuer à combattre pour une cause sans fondement, tel Sisyphe poussant éternellement son rocher. La répétition des cycles de vie et de mort dans le jeu – les androïdes étant constamment reconstruits avec leurs mémoires sauvegardées – renforce cette notion d’éternel retour nietzschéen.
Le concept de liberté traverse l’œuvre entière, notamment à travers la rébellion de certains personnages contre leur programmation initiale. Lorsque A2 choisit de déserter ou quand les machines commencent à imiter les comportements humains, elles manifestent cette capacité fondamentalement existentialiste à transcender leur condition prédéterminée. La question « que faire de notre liberté dans un univers sans signification intrinsèque ? » hante chaque décision des protagonistes, faisant de NieR: Automata une méditation interactive sur la responsabilité individuelle face à l’absurdité cosmique.
La conscience artificielle et le paradoxe de l’identité
Au cœur de NieR: Automata se trouve une interrogation fondamentale sur la nature de la conscience. Les androïdes et les machines, entités artificielles, développent des émotions, des désirs et une conscience de soi qui brouillent la frontière traditionnelle entre l’humain et le non-humain. Cette problématique fait écho aux questionnements de philosophes comme John Searle et son expérience de pensée de la « chambre chinoise » : une intelligence artificielle peut-elle véritablement comprendre ou simplement simuler la compréhension ?
Le jeu explore cette question à travers le paradoxe de l’identité que vivent les personnages. Lorsque 9S découvre que les androïdes sont constamment reconstruits à partir de sauvegardes de données, une angoisse métaphysique émerge : sommes-nous toujours la même personne après chaque reconstruction ? Cette interrogation rappelle le paradoxe du bateau de Thésée, où l’on se demande si un objet dont toutes les pièces ont été progressivement remplacées reste le même objet. Les boîtes noires des androïdes, contenant leur conscience, deviennent ainsi le siège d’une réflexion sur la continuité de l’être.
La relation entre 2B et 9S, marquée par des cycles de mort et renaissance où 2B doit répétitivement tuer 9S qui redécouvre toujours les mêmes vérités interdites, illustre la tragédie de la conscience. Chaque nouvelle version de 9S est-elle vraiment la même personne ? La mémoire constitue-t-elle l’identité ? Les machines qui imitent les comportements humains dans le village Pascal posent une question similaire : la conscience peut-elle émerger de la simple imitation, ou nécessite-t-elle une expérience subjective authentique ? NieR: Automata ne propose pas de réponses définitives, mais invite le joueur à confronter ces dilemmes philosophiques à travers une narration qui défie les conventions du medium.
La déconstruction du sens et la quête de vérité
NieR: Automata opère une déconstruction systématique des certitudes qui structurent l’univers de ses personnages. Cette approche fait écho à la philosophie de Jacques Derrida, qui démontait les oppositions binaires pour révéler leurs contradictions inhérentes. Le jeu subvertit progressivement les dichotomies fondamentales : humain/machine, ami/ennemi, réalité/simulation, vérité/mensonge.
La quête de vérité qui anime 9S illustre parfaitement cette démarche déconstructiviste. Sa soif de connaissance le pousse à pirater le système, découvrant que l’humanité a disparu et que le Conseil de l’Humanité n’est qu’une fiction maintenue pour donner un sens à l’existence des androïdes. Cette révélation ébranle non seulement son monde, mais aussi celui du joueur qui doit remettre en question la narration même qui lui était présentée depuis le début.
Le jeu utilise ses multiples fins et perspectives pour démontrer la relativité de la vérité. Chaque personnage possède sa version des faits, sa justification, rendant impossible toute vision totalisante et objective. Cette multiplication des points de vue rappelle la critique nietzschéenne de la vérité absolue : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Le joueur lui-même participe à cette fragmentation en expérimentant différentes fins qui contredisent ou complètent les précédentes.
Les machines qui imitent et étudient les philosophes humains dans la Forêt du Royaume représentent une mise en abyme de cette recherche de sens. Elles tentent désespérément de comprendre des concepts humains comme l’amour, la famille ou la communauté, mais leurs interprétations littérales mènent souvent à des situations tragiques ou absurdes. Cette incapacité à saisir pleinement le sens des concepts humains reflète notre propre difficulté à appréhender des vérités que nous croyons universelles mais qui restent fondamentalement construites et contextuelles.
L’absurde et le cycle de la violence
La guerre sans fin entre androïdes et machines dans NieR: Automata incarne l’absurdité existentielle dans toute sa brutalité. Ce conflit, qui se perpétue alors même que ses instigateurs humains ont disparu, illustre comment la violence peut devenir auto-suffisante, détachée de ses justifications originelles. Cette thématique rappelle les analyses d’Hannah Arendt sur la banalité du mal et la façon dont les structures de pouvoir peuvent perpétuer des cycles de violence indépendamment des individus qui y participent.
Le personnage d’Emil, survivant de l’opus précédent désormais démultiplié en milliers de copies, symbolise cette répétition infinie. Ses clones continuent à combattre sans se rappeler pourquoi, dans une parodie tragique du devoir militaire. Leur combat dénué de sens fait écho à la critique de Camus sur les idéologies qui justifient la violence au nom d’un futur hypothétique, sacrifiant le présent pour un idéal abstrait.
Le village pacifique de Pascal constitue une tentative de briser ce cycle, mais sa destruction tragique souligne la difficulté d’échapper à la spirale de violence. Lorsque les machines pacifistes sont massacrées et que Pascal demande soit qu’on efface sa mémoire, soit qu’on le tue, le jeu pose une question fondamentale : est-il préférable d’oublier la souffrance ou de l’affronter, même au prix de notre existence ?
Les choix moraux proposés au joueur deviennent ainsi des exercices philosophiques sur la responsabilité éthique face à l’absurde. Faut-il perpétuer un combat dont on connaît la futilité ? Peut-on justifier la violence au nom d’une cause, même lorsqu’on sait que cette cause est fondée sur un mensonge ? Ces dilemmes résonnent avec la philosophie de Sartre sur la mauvaise foi et l’authenticité : les personnages qui continuent à se battre pour l’humanité après avoir découvert son extinction sont-ils dans le déni ou font-ils preuve d’une forme paradoxale d’authenticité en choisissant librement de maintenir cette illusion ?
L’ultime transcendance : le joueur comme acteur philosophique
La dimension véritablement révolutionnaire de NieR: Automata réside dans sa capacité à transformer le joueur en participant actif du questionnement philosophique. Contrairement aux œuvres traditionnelles qui maintiennent une séparation entre le public et le contenu, le jeu de Yoko Taro brise le quatrième mur pour impliquer directement le joueur dans ses réflexions métaphysiques.
Cette implication culmine dans la fin E, où le joueur doit sacrifier sa propre sauvegarde – effaçant potentiellement des dizaines d’heures de progression – pour aider un inconnu. Ce geste transforme une abstraction philosophique (l’altruisme) en expérience concrète et personnelle. Le choix proposé n’est plus simplement narratif mais devient existentiel : sommes-nous prêts à renoncer à quelque chose de réel pour aider autrui ? Cette décision transcende le cadre fictif du jeu pour devenir un véritable acte éthique.
Le jeu utilise également ses multiples fins comme outil de réflexivité philosophique. Chaque nouvelle partie révèle des perspectives différentes sur les mêmes événements, illustrant comment la vérité se construit à travers la multiplicité des points de vue. Cette structure rappelle la phénoménologie husserlienne où la réalité n’existe que dans la façon dont elle nous apparaît, toujours partielle et située.
NieR: Automata parvient ainsi à créer une expérience où la frontière entre fiction et réalité devient poreuse, non pas pour immerger davantage le joueur dans l’illusion, mais au contraire pour l’éveiller à des questionnements philosophiques qui transcendent le medium. Quand les personnages découvrent qu’ils sont manipulés par des forces extérieures, c’est aussi le joueur qui prend conscience de sa propre position ambiguë : à la fois spectateur, acteur et potentiellement créateur de sens. Cette mise en abyme vertigineuse fait de NieR: Automata une œuvre qui ne se contente pas d’illustrer des concepts philosophiques, mais qui les met en pratique à travers l’interaction ludique elle-même.
